Il habite au sud de nulle part, lit entre les lignes, à l’ombre de ces journées grises dont seule sa ville a le secret. L’énergie qu’il dégage sur scène est probablement ce qui le distingue d’un poète. Il dessinait, en 2010, l’« Ebauche d’un autoportrait raté », son premier maxi. Trois ans plus tard, après « Sans Signature », un album gravé dans un succès certain, et diverses mixtapes enregistrées avec les animaux de son collectif de cœur, l’Animalerie, la réédition de son autoportrait ressurgit. Et que l’on se rassure, il est toujours aussi « raté ». Lucio Bukowski est un rêveur qui a bien les pieds sur Terre, doué d’une morale amère qui fait autant de bien que de mal. Mais, trêve de mots doux, il les utilise mieux que nous.

 

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Lucio Bukowski – L’interview

 

Bonjour et bienvenue à cette interview sympathique. Dans « Journées grises », tu affirmes que « Lucio Bukowski n’est pas [t]on vrai nom». Peux-tu nous éclairer sur ce point ?

C’est évidemment un pseudo, même si pas mal de gens s’imaginent qu’il s’agit de mon vrai nom. Assez simplement : Lucio est mon surnom depuis tout jeune, et puis Bukowski est une référence au bien nommé poète Charles Bukowski, un auteur que j’apprécie depuis longtemps autant pour son style particulièrement vif et violent que pour les thèmes qu’il a abordés dans ses ouvrages : solitude, écriture, sexe, marginalité, pauvreté…

 

 

 

 

Entrons sans plus tarder dans le vif du sujet : tu es plutôt pâtes ou riz ?

Pâtes évidemment. Je suis moitié italien par ma mère.

 

 

Dans la réédition de l’« Ebauche d’un autoportrait raté », Lyon tient une place particulière, presque omniprésente. Tu y consacres même tout un morceau. Pourquoi tant d’amour ?

Lyon est non seulement mon berceau, ma ville d’origine, mais c’est aussi une grande source d’inspiration. Son atmosphère, sa riche histoire, son architecture, sa population variée, son argot, sa criminalité. Lyon est un endroit très froid, rigide, dur, mais dans lequel je me sens bien. Vieilles pierres, spiritualité, misère et richesse se côtoyant partout. C’est cela Chicago-sur-Rhône !

 

 

 

 

La scène lyonnaise du rap est gentiment en train de se développer à mort. L’objectif, c’est de baiser la scène parisienne, ou tu t’en fous ?

Rien à branler des histoires de départements, régions, villes… C’est un truc très « rap » ça : les gars répètent le numéro de leur département 14 fois avant d’envoyer leur première phase. Qu’est-ce qu’on en a à foutre d’où tu viens ? Comme si cela était un signe de qualité. En revanche j’aime bien envoyer des saloperies sur d’autres villes ou régions mais c’est plus pour l’image drôle que cela entraine. Certains le prennent parfois mal et c’est encore plus marrant pour moi.

Y’a pas longtemps un mec commentait un texte où je vannais la Bretagne. Il écrivait je ne sais plus où : « ouais ben qu’il vienne en Bretagne cet enculé on va lui montrer, il nous méprise c’est trop une sale merde ». C’est aussi très rap ça : l’absence de légèreté. T’inquiète pas mon pote : j’adore la Bretagne… mais j’emmerde les cons.

 

 

 

Selon toi, Philippe Bouvard doit-il s’auto-euthanasier ?

Y’en a un paquet avant lui qui le devraient.

 

 

 

Tu fais partie du collectif « L’Animalerie ». Quelles sortes d’animaux regroupe-t-il ?

Toutes sortes : fauves indomptables, aigles aux yeux affutés, singes savants et loups malicieux… Pas d’animaux domestiques en tout cas : aucune laisse, aucun collier, et un instinct sauvages indemne.

 

 

Courbet, Van Gogh, Klimt… on trouve des références aux grands peintres de ce monde dans presque tous tes textes. Le rap, les toiles, même combat ?

C’est ma grande frustration : cette envie de peindre sans jamais avoir réussi à m’y mettre. Mais je ne désespère pas ! Dans tous les cas j’adore la peinture, toute les peintures : classiques, modernes, surréalistes, symbolistes, abstraits, expressionnistes, romantiques, ténébristes… Cela me fascine, cette capacité de mettre en image, en lignes, en couleurs, en formes. Il faut être doué de grandes qualités d’imagination et de pratique en même temps. Ce qui n’est pas à la portée de chacun.

Pour ce qui est du « même combat » j’imagine que oui : comme tous les arts, musique et peinture tendent vers l’expression sensible de sentiments et d’émotions, c’est-à-dire de l’intériorité humaine, la recherche d’une vérité de l’être, selon son parcours propre, ses origines, sa condition…

 

 

 

 

Ta culture littéraire ferait pâlir un étudiant en doctorat de Lettres classiques. Tu me frappes si je te dis que ça change ?

Ce n’est pas quelque chose de voulu, ce sont mes références. Certains citent plutôt des chanteurs de soul ou des acteurs, moi ce sont les auteurs. Poètes, écrivains, dramaturges… Je passe quasi tout mon temps libre (avant, après et parfois pendant le boulot) à bouquiner. C’est ma drogue à moi.

 

 

 

 

En parlant de drogue… depuis Baudelaire, ça n’a pas trop changé : le cannabis et les poètes, ça va forcément de pair ?

Je ne fume pas : je suis donc forcé de répondre non. Selon moi c’est évidemment un mythe. Pour beaucoup, le cannabis anesthésie plutôt la capacité à créer qu’il ne l’encourage. Pour un Baudelaire ou un Gautier qui savaient utiliser une certaine consommation du hachich qui leur permettait d’atteindre un stade d’inspiration quasi mystique, il y a 10 000 mauvais rappeurs shités qui s’imaginent que leurs histoires de joints nous intéressent.

 

 

Ton « éloge du vagin », que tu partages avec Anton Serra, avait fait son petit buzz au moment de sa sortie, en 2010. Et à juste titre. Cet humour presque corrosif, ça vient de Desproges ?

Peut-être un peu de Desproges. Mais j’imagine plutôt de l’amas d’influences auxquelles j’ai pu être exposé. « L’éloge du vagin » est un des rares champs lexicaux que j’ai écrit… Ce n’est pas une spécialité… Mais pour ce morceau je suis extrêmement satisfait du résultat… J’en suis très fier et Anton également : l’idée était de faire quelque chose de drôle et d’intelligent avec le thème du sexe… et j’ai l’impression que c’est le cas… Mais c’est vrai que cette idée d’un humour fin basé sur l’élégance de la langue et sa maitrise nous rapproche directement de Desproges.

 

 

 

 

Si Diam’s sort demain un « éloge du pénis », tu le prends comment ?

Qui ?

 

 

 

Des projets pour la suite proche ?

L’EP « De la survie des fauves en terre moderne » avec Tcheep pour fin octobre. Et l’album « L’art raffiné de l’ecchymose » pour janvier.

 

 

Et pour la suite moins proche ?

L’album avec Anton et Oster, un EP avec mon pote Haymaker, et l’album avec Mani Deiz. (tous ces projets étant déjà en cours d’écriture)

Et puis comme toujours : le plus de concerts possible !

 

 

On te donne dix lignes pour conclure cette interview. Tu as carte blanche et rien ne sera censuré. Fais-toi plaisir.

Je prends de gros risques mais quitte à choquer : lisez des livres et éteignez vos écrans !

 

 

 



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