La première fois qu’on a entendu Beaumanoir, c’était il y a quatre mois, au détour d’une playlist de Gesaffelstein, dans les tréfonds de Youtube, à l’ombre d’un kick lourdingue et d’une bassline sauvage. Quelques recherches hasardeuses plus tard, un profil Soundcloud s’ouvre à nous, qu’on imagine à l’abandon, au vu des trois chansons (dont deux Edit Radio québécois) qui le peuplent. Les semaines passent, et même si on ne se lasse pas d’Insulinia, merveille ténébreuse aussi sombre qu’entrainante, bijou auditif autant effrayant que passionnant, on se convainc que le jeune homme (ou la jeune femme) qui a pondu ces mélodies est mort(e), ou s’est réveillé(e) d’une transe phénoménale et ne se souvient pas d’avoir composé ces morceaux.

 

BEAUMANOIR

 

Quand soudain, il y a trois semaines, l’homme (car c’est bien un homme) sort de sa cage insonorisée pour nous offrir trois petites perles qui composeront son dernier EP, The Great Disease. On se décide à le contacter, et, ô miracle, Beaumanoir nous répond et accepte pour vous, mes chers petits, une interview. La voici, donc, pleine, entière, sombre, poétique, absurde. Beaumanoiresque.

 

 

 

Beaumanoir, bienvenue à cette interview sympathique. Peux-tu nous dire ton âge et ton nom dans la vraie vie s’il te plait ?

Bonsoir, je m’appelle Camille, je suis né en 1991.

 

 

Quelles sont tes origines, et pourquoi ?

Je suis né à Rennes, en Bretagne. Pourquoi ? Eh bien probablement parce que ma génitrice était dans le périmètre lors ses ultimes contractions. 

 

 

On croit savoir que tu es actuellement étudiant en école de commerce à Paris. Est-ce le passage dans le monde de la finance qui t’a poussé à faire de la musique ?

Ton informateur est bien renseigné. C’est encore un peu dur d’en parler, mais j’ai en effet vécu un traumatisme en apprenant l’existence des cycles de Kondratiev. Cette découverte a provoqué chez moi un profond mal-être doublé d’un délire cosmique, qu’il m’a fallu exorciser par la musique.

 

Non je déconne, aucun lien de cause à effet.

 

 

Dans le milieu des ténèbres, on te compare (un peu) beaucoup à Gesaffelstein. Flatté ou vexé ?

Mes racines musicales se puisent ailleurs. J’aime ce qu’il fait, mais n’aspire pas à le copier. J’aime composer au matin, dès le réveil, quand j’ai encore des croûtes de rêves au coin des yeux, ma seule inspiration à ce moment-là se limite aux songes que j’ai pu faire durant la nuit. Disons pour faire simple que la comparaison me laisse indifférent : je suis généralement dans un état assez second lorsque je compose, et ne suis en aucun cas influencé par mon environnement (musical du moins. Je n’en dirais pas autant de mes lectures et de l’Art en général.), je ne me sens donc pas concerné lorsqu’il est question d’inspiration musicale extérieure. Après, sans aller jusqu’à m’en complaire, on peut dire que j’aurais pu tomber sur pire comme comparaison.

 

 

Quand on tape ton nom dans Google, on tombe sur une société de prêt-à-porter et d’enseignes de mode. Cela rend-il ta musique « mainstream » ?

Je jugerais toute interprétation correcte quant à cette épineuse question.

 

 

CISM FM, une radio québécoise, a été une des premières stations à parler de toi, il y a environ un an. Peux-tu nous expliquer comment tes sons se sont retrouvés de l’autre côté de l’Atlantique alors qu’on n’avait encore rien entendu sur nos belles stations françaises ?

Figure toi que j’ai récemment fait l’apprentissage d’un outil révolutionnaire qui risque de faire beaucoup parler de lui dans les années à venir : Internet. Avec ça, je peux diffuser ma musique dans le monde entier, sans préférence pour quelque région du monde que ce soit. Un québécois est tombé sur une de mes musiques sur Soundcloud et il s’est avéré qu’il était animateur radio et qu’il a voulu me diffuser à l’antenne, il aurait pu être français, belge, croate, chilien… Il s’agit donc d’un pur hasard si mes musiques ont été playlistées à l’étranger. 

 

 

Ça fait quoi d’entendre son nom prononcé avec un accent bizarre ?

Je me sens souillé. 

 

 

Sur tes tous premiers morceaux, on ressent une grosse influence du Métal, voire d’un rock dur proche d’AC/DC. Y a-t-il des genres musicaux qui t’ont plus influencé que d’autres ?

Tu n’es pas très loin. J’ai cantonné mon adolescence à une écoute religieuse de groupes de black metal (je précise qu’il y a à peu près autant de différences entre le black metal et le metal qu’entre le metal et le rock). La découverte de ce genre musical, qui a sa philosophie propre, a marqué un tournant dans ma manière d’envisager tout ce qui m’entoure, et notamment la musique. Je vivais tel un ermite et ne sortait de chez moi que pour signer les accusés de réception des kilos des disques que je commandais, ou pour aller m’approvisionner en littérature païenne au bouquiniste du coin. En définitive, je crois qu’on peut dire que j’étais un mec chelou.

 

 

Au contraire, des genres musicaux que tu répugnes ?

80% de la musique mainstream d’aujourd’hui. Ce à quoi j’ajoute le Reggae, genre musical qui a le don de m’agacer, bien que je reconnaisse volontiers qu’il y a très certainement de très grands artistes dans ce domaine, que je ne suis malheureusement pas en mesure d’apprécier. Quand on me demande d’expliquer mon étroitesse d’esprit quant à cette  musique de fumeurs de ganja, j’aime à répondre que ce sentiment est partagé par la majorité des gens à qui je fais écouter de la Noise ou du power electronnics (j’irais même jusqu’à dire la musique industrielle au sens large). Je suis un immense fan de Whitehouse, Merzbow, Haus Arafna, Throbbing Gristle, Psychic TV, Laibach,  NON/Boyd Rice, Masonna, Genocide Organ… Je peux continuer pendant assez longtemps ainsi. Très souvent, lorsque que je présente un de ces groupes à quelqu’un, dès que les premières ondes sonores ont atteint leurs tympans, ils ressentent un malaise et me font clairement comprendre que ce n’est pas leur tasse de thé, allant jusqu’à dire que ce n’est pas de la musique mais du bruit

Je ne peux qu’admettre la deuxième critique, en précisant néanmoins  qu’il s’agit d’un bruit travaillé et dont l’abrasivité, de par sa violence et sa noirceur peut, au même titre que les mélodies relativement violentes qui cartonnent bien aujourd’hui (Jensen Interceptor, The Hacker, Maelstrom, Gesaffelstein, etc.) devenir plaisant à écouter, ou plutôt à ressentir. Et de par le travail qu’il nécessite et du plaisir qu’il peut procurer lors de l’écoute (une fois l’oreille « forgée » et habituée à la violence manifeste de la matière sonore), je ne peux en revanche pas admettre qu’il ne s’agit pas là de  « musique » au sens propre.

 

 

 

Insulinia est LE titre qui t’a révélé aux oreilles d’un public plus grand public. C’est la mouvance Bromance qui explique ce succès à ce moment précis, à ton avis ?

Peut-être que ce genre de labels (je pense notamment à Zone), qui ont choisi de diffuser une techno froide, lourde et martiale ont sans doute réussi à populariser ce genre, ce qui a par effet de ricochet augmenté le nombre de mes potentiels auditeurs, je n’en sais rien. Après, je ne sais pas encore si on peut parler de « succès », même si je suis content de la diffusion de cette track en particulier.

 

 

 

Si tu devais décrire l’état de la musique Techno à l’heure actuelle avec un seul adjectif, lequel utiliserais-tu ? Peux-tu citer trois artistes techno que tu écoutes en ce moment ?

Je suis loin d’être un expert dans le domaine contrairement à ce qu’on pourrait croire, puisque je n’écoute pas énormément de techno au final. Néanmoins, le peu que j’écoute me satisfait pleinement, aussi j’utiliserais l’adjectif « excitant », car la techno a pour vocation d’évoluer perpétuellement, en rythme avec le progrès technique qui accompagne les instruments d’aujourd’hui.

Je peux te citer quelques artistes que je suis avec attention : Molecule, un mec qui a fait de la dub pendant des années et qui s’est reconverti à la techno. Il est parti il y a peu composer un album sur un bateau de pêche pour plusieurs semaines. Rien que pour son implication totale dans son projet (quitter amis, famille, repères pour mieux s’immerger dans sa musique), il mérite le respect. Sa track « look me like this » est imparable. Rob de Large, un producteur d’origine suédoise qui s’est à présent exporté à Los Angeles. Je l’apprécie beaucoup car en plus d’avoir une vision de la techno relativement similaire à la mienne, nous partageons la même passion pour les grands vins, les filles de joie et la littérature. J’ai écouté quelques extraits de son ep à venir, et je peux t’assurer que ça va faire du bruit (dans tous les sens du terme.) Et enfin Coldgeist, un producteur de de Rennes avec qui j’ai eu l’occasion de discuter rapidement, sa musique est très mature, froide, vaporeuse… Je le trouve extrêmement talentueux et assez unique dans son genre. 

 

 

Le morceau dont tu es le plus fier ?

Un morceau de 20 minutes qui n’a pas pour vocation à être mis à la disposition de qui que ce soit d’autre que moi. 

 

 

Des projets pour l’avenir proche ?

Sortir un deuxième EP, et me mettre aux DJ-sets, et pourquoi pas au live au long terme !

 

 

Et pour l’avenir moins proche ?

Me lancer dans le proxénétisme, la vente d’organe et les paris truqués pour avoir de quoi m’offrir tout le matériel analo dont je rêve… Mais pouvant m’enorgueillir d’une attitude (presque) dogmatiquement respectueuse envers la loi, je me contente pour le moment des quelques modestes machines qui composent mon home studio low-cost.

 

 

Pour terminer, si tu pouvais cracher sur un DJ, là, tout de suite, tu prendrais qui ?

Ma parole, tu veux que je me mette des gens à dos ? Les quelques personnes de la « scène » avec qui j’ai eu des bribes de conversations étaient toutes très sympathiques. Après je ne fréquente sans doute pas assez le milieu de la nuit pour avoir un point de vue objectif sur tout le monde. Mais je suppose que comme partout, il y a des mecs biens et des fils de pute.

 

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